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Prologue
Elle était là. Assise devant son PC, manipulant sa souris pour sélectionner des morceaux. La Fille. Une petite brune aux cheveux très épais. Johanne.
S’il avait pu s’imaginer tomber amoureux, un jour, d’une fille de ce style… lui qui mettait l’idéal féminin aux nues…Une silhouette très ronde, un look impossible, des sweet-shirt informes, des jeans passés, troués d’usure, pas de maquillage, une veste en cuir râpée, trouvée dans une poubelle, des gouts musicaux insupportables…
– Charlie qu’est-ce que tu penses de ce morceau ?
Une voix éraillée, sur fond de guitare ultra saturée, bondit hors du hautparleur… « Spirit, spirit come, come »Oh non, Jo, tu vas pas m’imposer ça…
Elle tourna la tête lentement, un petit sourire imperceptible accroché aux lèvres :
– Toi, le passionné de rock and roll, tu devrais comprendre… c’est le rock and roll de ma génération… Tu sais, tu y retrouves tous les ingrédients : tourments d’adolescents, hédonisme… avec juste un petit côté sombre dû à notre désenchantement… Nous sommes la génération du désespoir…
Charlie sentit son cœur se tordre dans sa poitrine : une caractéristique de Johanne, elle intellectualise tout. Lors de leur première rencontre, chez Henriette — la grand-tante de la jeune femme et une sorte de mère de substitution pour lui —, elle lui avait exposé pendant près de deux heures les raisons historiques d’un repas commençant par une entrée et se terminant par un dessert, puis elle avait enchainé, d’une même voix enjouée, sur la superstition entourant le fait de mettre le pain à l’envers.
Et il avait fondu, littéralement, lui le tchatcheur irlandais, dragueur dans l’âme, n’avait plus su que dire face à ce débordement d’intelligentes paroles. L’Ange était là aussi, le corse connaissait Johanne depuis un certain temps déjà et les observait d’un œil moqueur ; son frère irlandais qui avait toujours réponse à tout n’arrivait plus à sortir un mot face au sombre regard et à la voix de basse d’une petite Marseillaise.
Johanne baissa le son.
– Bah ! je réussirai bien un jour à te faire apprécier la bonne musique. Parce qu’il ne faut pas croire, mais il y a eu des musiciens depuis 70…
Elle lança une compilation de Jerry Lee Lewis et vint se blottir contre lui, lui murmurant à l’oreille :
– Va falloir qu’on fête ça quand même…
– De quoi ? répondit-il étonné
– Ça fait un mois…
Deux jours après le repas chez Henriette, n’arrivant pas à ôter la savante bavarde de sa tête, il s’était décidé à demander son numéro à sa vieille amie. Puis il l’avait appelée, l’avait invitée au restaurant… pour s’apercevoir que le charme était partagé. La petite grunge girl n’était pas du tout insensible au dandy irlandais. La politique avait tout d’abord occupé une bonne partie de leur conversation. Il avait découvert, sous l’érudite thésarde en histoire, une anarchiste convaincue ; elle avait apprécié, sous le costard sur mesure, le communiste antiautoritaire qui avait pris les armes à Belfast, qui avait passé près de sept ans en prison pour cela, et qui ne regrettait qu’une chose : la trahison des grands chefs.
Tout doucement, ils avaient commencé à parler musique, domaine d’érudition partagé entre eux deux puis de littérature. Puis, arrivés chez lui, ils avaient cessé de parler.
La nuit avait été… Torride est un mot trop faible. Ses deux chats siamois, épouvantés par le remue-ménage s’étaient réfugiés derrière la bibliothèque. Il n’avait plus ressenti ça depuis très longtemps, faire l’amour avec une fille capable d’anticiper le moindre de ses mouvements, pas plus encombrée par ces rondeurs que par d’éventuels complexes… bref… une femme comme tout homme nanti d’un cerveau et d’une libido en état de marche aimerait [en] rencontrer.
En fait, comme beaucoup d’anciens prisonniers, il avait du mal, jusque-là, à se dire qu’il était réellement dehors, que le cauchemar était bel et bien bouclé. Mais là, avec ce corps féminin lové tendrement contre lui, il se sentait tout bêtement bien plus en vie qu’il ne l’avait été depuis sa libération, comme si cette espèce de nuage morne qui recouvrait toute son existence s’était brutalement dissout.
Il repensait à ces drôles d’années, aux accords de paix négociés en douce, aux opposants dont on se débarrasse discrètement… Il avait été dénoncé par un mec de sa propre organisation, une mascarade de procès et ce fut la prison de haute sécurité de Maghaberry, avec son ami Liam… Il aurait pu plonger à perpète si le deuxième procès, pour le meurtre de Johnnie Leader, sinistre chefaillon de l’UDA, ne s’était pas soldé par un acquittement pour défaut de procédure… Bilan des dégâts : sept ans pour attaque à main armée. Il était sorti dans une Irlande qu’il ne connaissait plus[,] où, à l’exception de quelques fidèles amis, tous avaient tourné casaque[virer sa cuti et retourner sa veste] pour tenter de grimper sur le tigre celtique… Juste revanche, le grand félin avait muté en chaton pouilleux et le capital avait fini par se mordre la queue… mais il se sentait bien finalement, dans cette petite cité bourgeoise nommée Aix en Provence [sans trait d’union pour les indépendantistes sauf pour l’administration qui écrit Aix-en-Provence].
Il s’y était installé tranquillement, avait mis en place ses petites affaires numériques, y avait retrouvé une vieille amie, et n’avait plus vraiment d’objet[sujet] d’inquiétude. Ces[ses ?] arnaques au copyright lui rapportaient suffisamment pour ne pas toucher à son trésor de guerre. Un pub pas trop pourri lui permettait d’étancher ses crises de mal du pays, il s’était fait quelques amis et maintenant l’inattendu avait fini par se produire : une fille, et des sentiments réciproques ! Que demander de plus !
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