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LA COMPIL Écriture Gérard de l'extrême Le mur (nouvelle)
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MédiocreExcellent 
Écrit par Gérard de l'Extrême   
Dimanche, 01 Novembre 2009 08:50

Stéphane est un enfant du village, il l’est vraiment et le restera toujours. Bien évidemment, dans ce très petit bourg du Béarn, il ne se passe jamais rien, enfin presque rien car, depuis qu’il avait eu le courage de révéler à sa copine où il se réfugiait pour méditer, il comprit que sa vie allait changée.

Le 7 juillet de la prestigieuse année 2000, ne fut pas pour lui une journée ordinaire. Ce qui était certain fut qu’elle commença comme toutes les autres. Il faisait beau, le soleil inondait dame nature et tout ce qui était du monde du vivant manifestait, bruyamment ou en silence, la force du renouveau et du bonheur.

En vacances scolaires depuis la veille, il se programma une journée de détente dans la campagne ; dans sa campagne à lui. Il partit, le cœur rempli de bonheur, vers le mur qui ceinturait le château mystérieux, reconnu comme la résidence secondaire de Satan. Satan n’était pas le diable, mais le sobriquet que chaque habitant de la contrée avait donné à l’homme qui sut acquérir la plus grande partie des terres, à l’époque où elle ne valait guère. Il est vrai que le personnage n’était pas un gentleman ; il était rustre, violent et tous savaient qu’il détenait une arme puissante : l’argent. Oui ! L’homme était riche et là, était sa force.

Stéphane connaissait mieux que quiconque le satanisme, le cynisme de Satan. Mais à son âge, rien ne lui faisait peur, car il ne possédait rien d’autre que sa propre personne et qu’elle n’intéressait que ceux qui l’aimaient. Cheminant, il rencontra sur sa route, sa copine Elodie. Ils s’embrassèrent comme à l’accoutumée. Elle était joyeuse dans sa petite robe légère et Stéphane qui l’aimait bien ne restait jamais indifférent à ses formes et à son doux parfum de lavande.

– Irais-tu au Château ? Demanda-t-elle.

– Non, je vais à mon mur.

– Puis-je t’accompagner un bout de chemin ?

– Volontiers, mais le sentier est mauvais et ta belle robe pourrait en souffrir.

– Allez ! Je voudrais tant que tu me montres le mur.

– Viens, si tu le désires, mais je t’aurai prévenue, les ronces et les plosses ont de grosses épines.

– Oui, mais mon Stéphane saura me défendre.

Il accepta sa présence, il fit attention pour deux, bien qu’il regrettât qu’elle insistât. Main dans la main, elle sautillant comme une enfant qu’elle n’était plus, ils arrivèrent sur le sommet de la colline au début de la sente qui conduisait au mur.

– Veux-tu faire une pause ? Te crois-tu capable de franchir sans dommage ce sentier envahi par les plantes les plus blessantes de nos régions ?

– Oui ! Je lèverai haut les jambes.

– Serais-tu folle ? Serais-tu innocente ?

– Je voudrais tant voir ton mur, le toucher, le sentir, le partager.

– Mais ce n’est pas possible ! Il te faudrait chausser des bottes et mettre un pantalon. Sois raisonnable, je te supplie de rester là ou de retourner au village.

Stéphane regrettait d’avoir été faible et de l’avoir laissée venir jusqu’ici, si près du mur. Il eut conscience qu’il lui offrait la possibilité d’être tentée, de faire une énorme bêtise et de se blesser. Il eut bien l’idée de lui prêter son jean et ses chaussures, mais il sourit à l’idée de se voir en robe.

– Pourquoi ris-tu ? Te moquerais-tu de moi ?

– Non !

– Mais tu as ri !

– Oui ! Ce n’est pas de toi que je souris ; c’est que je pensais que je pourrais te porter sur mes épaules et cela m’amusait, car je ne pense pas en avoir la force.

– Attends, c’est une bonne idée ! Ne veux-tu pas essayer ?

– Serais-tu devenue folle ? Porter une fille sur mes épaules ! Quelle idée !

– Pourquoi ?

– Enfin ! Ce n’est pas convenable.

– Ha ! Qu’y a-t-il d’inconvenant ?

– Cela ne te gênerait pas ?

– Non ! Il y a cas de force majeur et puis tu es mon ami.

– Et alors !

Stéphane ne sut plus que faire. Devait-il renoncer à son voyage initiatique ? Le repousser au lendemain ? Devait-il encore céder à la tentation de la satisfaire ? Le piège se refermait sur lui, il ne pouvait plus échapper à son destin.

Le sac de Stéphane dans le dos, Elodie escalada son ami avec adresse et, assise sur ses épaules, elle le tint fermement, les deux mains posées sur son front. Heureusement, elle était bien plus légère qu’il ne l’eut imaginée. Avec prudence, pas après pas, il avança les jambes immergées dans les taillis épineux, frôla les pointes noires et brûlantes des pruniers sauvages. Arbustes sacrés, ils ont les fruits bleus profonds, de la taille d’un petit pois, au goût amer. Ces petites baies au gros noyau assèchent le palais et la langue ; ils sont les fruits du Diable.

Il ne devait pas tomber, il portait la responsabilité que la peau de son amie restât vierge de toutes blessures. Arrivé à destination, essoufflé, les jambes molles, le cœur en surchauffe, il s’inclina en avant en se pliant, pour qu’elle reprenne sa liberté.

– Voilà, mademoiselle, je vous présente l’objet de votre curiosité : le mur.

– Est-ce cela ?

– Hé oui ! Quoi d’autre ?

– Mais, c’est un mur ordinaire, il en existe partout.

– Es-tu déçue ?

– Non, étonnée. Je suis surprise que tu donnes autant d’importance à cet amoncellement de pierres alignées. Que me caches-tu ?

Stéphane comprit que la situation semait le trouble dans la tête de sa tendre amie. Que pouvait-elle penser qui la dérange à ce point ? Il venait ici chaque jour, loin du village, pour se recueillir et méditer sous la protection de l’inaccessibilité du lieu. Il avait besoin de cet isolement pour entretenir sa foi et communiquer avec les génies de la nature. Qu’avait-elle à ce moment précis, imaginé de si horrible, pour qu’elle le regarde avec des yeux si grands ouverts, un visage pâle et une expression aussi étrange ?

– Que se passe-t-il ? N’es-tu pas bien ? As-tu un malaise ? De quoi aurais-tu peur ?

Elle mit sa main sur sa petite poitrine naissante comme pour se cacher, serra les jambes et tira sur sa courte robe pour protéger son corps du regard de Stéphane. Elle aurait voulu disparaître ou qu’il cessât de la regarder. Il lui sourit, prit son bidon dans le sac à dos et lui proposa de boire. Elle resta figée, paralysée par ses pensées fantasmatiques et ses folles idées.

– Pourquoi m’as-tu fait venir ici ? dit-elle d’une voix mal assurée.

– Mais ! C’est toi qui voulais absolument venir. Regrettes-tu ?

Elle ne répondit rien, elle savait bien qu’elle avait insisté, mais elle ne songeait pas que, ce que Stéphane appelait le mur, fût un repaire où elle, sans défense, se retrouverait à la merci de ses volontés. Se voyait-elle s’enfuir en courant dans les ronces ? Se faire griffer et taillader les jambes, transpercer le corps et pire, se faire arracher sa robe pour se retrouver nue et ensanglantée sous les rires sadiques de son ami. De sa voix qui mue d’une étonnante sonorité, avec tendresse et sérieux, il lui expliqua ce qu’il venait habituellement faire en ce lieu.

– Je viens ici, parce que cet endroit est magique. Je ressens ici d’importantes forces telluriques, celles qui me transportent dans un monde si beau que mes voyages là-bas sont devenus ma drogue.

Rouge de confusion, elle venait de comprendre sa bévue et se culpabilisait d’avoir imaginé que Stéphane eût de mauvaises intentions. Ce qu’elle avait cru n’était pas digne d’elle, mais pouvait-elle savoir que sa peur avait un fondement profond. Elle venait de ressentir au travers de sa sensibilité, l’appel à son épanouissement sexuel. Elle venait d’avoir peur d’elle-même, de ses envies, de cette envie que son éducation avait aussitôt réprimée. Intelligente, elle prit conscience que si son copain avait eu comme elle cette pulsion, le drame aurait déjà été consommé.

– Explique-moi, dit-elle.

– C’est difficile de dire ce que je ressens et je ne suis pas certain qu’en ta présence, je parvienne à partir.

– Pourquoi ?

– Je ne saurais le dire, mais si tu veux faire le plus grand silence et si je parviens à oublier que tu es là, il se peut que je parte.

– Partir où ?

– Là bas, dit-il, en montrant d’un geste majestueux, la prairie du parc du château de Satan.

– Ton esprit part… mais toi, restes-tu ?

– Je ne sais pas, tu me le diras si je reviens.

– Attends, se pourrait-il que tu ne reviennes pas ?

– Je suis toujours revenu, mais je sais qu’un jour je ne reviendrai pas.

– Je ne veux pas que tu partes. Je t’en supplie, reste-là ! Cria-t-elle.

– Pourquoi ? Aurais-tu peur ?

– Oui, si tu ne revenais pas, que deviendrais-je ici ? Comment rentrerai-je chez-moi ?

– Tu sais, je suis toujours revenu, mais si tu as si peur, que nous reste-t-il à faire ?

Elle n’osa pas lui dire, lui crier, lui hurler, qu’elle voulait partir d’ici. Elle n’osait pas, car elle ne voulait pas qu’il l’accuse d’être comme toutes les filles, versatile et capricieuse. Elle ne voulait pas lui donner le plaisir qu’il se moquât d’elle, qu’il dît qu’elle était une peureuse, une petite fille, et surtout, que lui s’en fisse une gloire.

– Allez ! Montre-moi ! Fais voir ! Dit-elle pleine de courage.

– Puis-je ?

– Oui, je ne crois pas à tes sornettes. Je me fais toute petite, là, contre le mur, oublie-moi, vas-y ! Je ne regarde même pas.

Elle se fit la plus petite et la plus discrète possible. Elle ne bougea plus, respira lentement et attendit qu’il se concentrât. Stéphane resta debout, droit comme un piquet, les bras le long du corps, la tête roide, immobile, les yeux fermés. Un silence pesant s’installa, même les taons et les mouches habituellement nombreuses, se firent oublier. Un vent glacial se leva soudainement. Elodie ressentit le changement de température et entrouvrit les yeux. Voyant Stéphane en lévitation à une bonne hauteur, elle réfréna son irrésistible envie de crier sa peur et rien ne sortit de sa gorge. Bouche bée, elle le vit partir, flottant dans l’air au dessus de l’herbe de la prairie du diable. La peur passée, elle hurla si fort que tout son corps vibrât comme le bronze heurté d’une cloche. L’air tranchant lui entaillait la peau et ses yeux la brûlaient avec le sentiment qu’ils crachaient des flammes. Erigé comme une statue, son corps se pétrifia et elle comprit qu’en pierre elle devenait. Hors d’elle-même, elle se regardait statue improbable, craqueler de toute part, se fissurer en mille morceaux et s’ébouler pour rejoindre les autres pierres alignées du mur. Son esprit flottant dans l’air, comme la plume duveteuse emportée par la brise, elle rejoignit Stéphane qui l’attendait, assis sur un siège invisible et les bras tendus vers elle.

Désincarnée, elle ne pouvait rien dire. Sa vision du monde était devenue si belle, si grandiose, si indescriptible, qu’elle crut avoir atteint le paroxysme du bonheur. Elle n’avait pas peur, elle était heureuse, elle vivait sa transposition spatiale avec une jouissance que les humains ne pouvaient pas éprouver, elle connaissait l’extase, elle pouvait mourir. Dans la globalité de l’insondable univers qui l’entourait où se mélangeaient des musiques qui faisaient vibrer son âme et des lumières irréelles qui la berçaient, elle se laissa porter par le léger courant des forces subtiles qui émanaient des doux parfums de son enfance. Dans l’espace sans limite où elle s’épancha et se livra pour acquérir la plénitude et la grâce, elle ne sut pas si Dieu était là ; elle le devinait à l’infini. Elle ne pouvait pourtant pas quitter celui qui l’accompagnait et l’initiait aux vaporeuses caresses de l’esprit.  

  Si proches l’un de l’autre qu’ils ne formèrent qu’un, ils arrivèrent unis au terme du voyage. Mêlés, ils avaient parcouru l’espace du néant qui sépare les deux mondes et ensemble ils tombèrent sur le nuage de la félicité. Elle perçut la douceur et la fraîcheur de son souffle, il perçut la tendre chaleur et la délicatesse de sa présence. Enlacée, elle sentit son ardeur protectrice la prendre et la soulever. Elle s’ouvrit, se donna sans réserve en acceptant son invasion brûlante. Sans repère physique, ils se livrèrent à la plus féerique et frénétique sensation de partage. Elle ne pensait plus, il ne pensait plus, ils ne vivaient plus : ils jouissaient.

Très loin, venant de nulle part, la voix qui appelait Elodie avec force et insistance ne lui était pas étrangère. Lorsqu’elle résonna dans sa tête, près d’elle, violente et douce à la fois, elle reconnut la voix et comprit ce que lui disait sa mère.

– Elodie ! Elodie ! Mon Dieu ! Que t’arrive-t-il ?

– Hein ! Quoi ! Maman ?

– Mais que fais-tu ? Regarde dans quel état tu es.

– Maman ?

Les cheveux en bataille, les joues rouges de confusion, les lèvres gonflées, ses petits seins dressés, à demi nue sur son lit, elle découvrit sa mère penchée sur elle.

– As-tu mal dormi ?

– Comment ?

– Es-tu malade ? Ton ventre ?

– Non maman, ça va.

– Ton lit est complètement défait, que s’est-il passé ? Aurais-tu fait un cauchemar ?

– Pas un cauchemar maman, pas un cauchemar : un rêve.

– Etait-ce bien ?

– Je ne me rappelle plus.

– Petite menteuse !

– Maman !

Elles s’embrassèrent tendrement. Enlacée, elle accepta les caresses matinales. La réaction de son corps la surprit, mais celle qui l’aimait tant, en fut heureuse et comprit.

Sous le regard protecteur et affectueux de sa mère qui découvrait que son enfant venait de changer de monde, Elodie prit son petit déjeuner, la tête dans les nuages.

Court vêtue, elle partit sous le soleil des premières belles journées de l’été. Elle rencontra son ami d’enfance et ne fut pas surprise qu’il acceptât, lorsqu’elle lui demandât si elle pouvait l’accompagner près de son mur. C’est ainsi que le cœur rempli de joie, lorsqu’il la porta sur ses épaules et qu’elle découvrit le mur, elle comprit tout de suite, qu’ils allaient vivre une ésotérique et extraordinaire journée. Ce fut une première fois de bonheur, un partage sans égal dans une matérialisation heureuse de son rêve prémonitoire. C’est ainsi qu’elle quitta le monde de l’enfance pour celui de l’adolescence.

 

Gérard de l’Extrême – 07/11/2008

Mise à jour le Mardi, 17 Novembre 2009 12:43
 

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